Les différentes étapes

21-Cheverchemont-La Carrière de la Bérangère

Localisation : Cheverchemont

Historique

Un site industriel depuis des siècles…

En surface, on a exploité depuis des siècles la pierre meulière, dont on faisait des meules, d’où son nom, mais aussi excellent matériau de construction des murs des maisons et des clôtures. La couche de limon des plateaux étant peu épaisse, ces carrières étaient peu profondes et facilement accessibles. « Tirer de la meulière » était en fait une activité complémentaire, pour des paysans ou journaliers inoccupés l’hiver.

Dès le Moyen-âge, de nombreuses autres carrières, de pierre à plâtre ou gypse ont été ouvertes, à mi-hauteur (environ 100 m d’altitude), en surface à flanc de coteau puis en souterrain, d’abord de façon artisanale, à Chanteloup, Triel, Vaux, Evecquemont… Dans ce dernier village a aussi été exploitée une carrière de « pierre à chaux », donc de calcaire.

Au 16e siècle, le moine Noël Taillepied, dans sa description du Vexin, en vante les richesses, parmi lesquelles « chaulx et plâtre, pierres et briques ». Marcel Lachiver, historien et démographe de Meulan et de sa région, date d’environ 1500 les carrières de l’Hautil. En 1577 est créée par Henri III le Bureau des Finances de la Généralité de Paris; ce bureau et la Capitainerie des chasses de la Varenne du Louvre créée en 1594 seront chargés de « surveiller l’ouverture et l’exploitation des carrières et la construction des bâtiments, murs et clôtures ».

Les carrières de l’Hautil sont donc beaucoup plus anciennes qu’il n’est écrit parfois. En témoignent non seulement l’affirmation de Lachiver mais des citations des métiers de carrier, carreyeur, carillier de pierre à plâtre dans les registres paroissiaux. Par exemple, dans ceux de Menucourt, on relève les noms de :

- Pierre Lambert, carreyeur, le 6 avril 1687, le 4 janvier 1702, le 7 novembre 1709.

- Nicolas Morand, careyeur, le 2 avril 1703, le 14 janvier 1705, le 25 octobre 1706, le 12 mai 1716 et lors de sa mort le 31 décembre 1732, à 63 ans.

- Jacques Mauvoisin, carreyeur, le 25 mars 1709.

- Pierre Mauvoisin, « mort le vendredi 15 septembre 1752 à 34 ans, d’une chute qu’il a faite dans la carrière du Haut-Rucourt ; il s’y est cassé la jambe et est mort à l’instant, suivant le procès-verbal qu’il en a été dressé ».

- Thomas Bréant, mort le 20 décembre 1799 « d’une chute qu’il a faite dans la carrière du Port-Maron » à 42 ans. Son frère Philippe, leur père Christophe et leur oncle Jean-Baptiste, arrivés à Menucourt vers 1745, étaient aussi carriers, comme le furent presque tous les descendants de Philippe.

La butte de l’Hautil est formée d’une succession de couches sédimentaires datant de l’ère tertiaire (de 65 millions à 1 million d’années avant notre ère). Sous la couche de meulières, on trouve de haut en bas :

- Du sable de Fontainebleau, sur 50 à 55 m,

- Des argiles et marnes vertes, sur 10 à 15 m,

- Des marnes supra gypseuses sur 7 m environ,

- Du gypse (pierre à plâtre) sur 8 à 10 m d’épaisseur, à environ 100-110 mètres d’altitude,

- A nouveau, du sable mêlé de marnes sur 12 à 15 m d’épaisseur,

- Du calcaire grossier, avec des fossiles, sur une quinzaine de mètres,

- Etc.…

Les carrières de gypse de l’Hautil s’étendent sur 650 hectares, dont 300 ha de carrières effondrées spontanément ou de façon dirigée par foudroyage des piliers (Fort Vache et terrains de sport du Château de la Tour).

On y accède par des galeries, en général maçonnées en formes de voûtes, de quelques mètres de largeur et de hauteur et longues de plusieurs centaines de mètres (1300 m au Port-Maron !)

Les entrées de galeries se trouvaient à :

- Chanteloup : rue de la Platrière,

- Triel : Pissefontaine ou les Saussaies, rue de l’Arche, dans les Jardins nouveaux rue de l’Hautil, la Bérangère ou Bois-Roger, les Beauregards ou Fontenelles,

- Vaux : le Port-Maron, la Mécanique, Saint Nicaise, les Vaux Renard, le Jonquet, les Plantes, Fort Vache, la Marèche,

- Evecquemont : la Sébillote (2 entrées),

- Menucourt : rue du Trou à glaise (rue du Gal Juin),

- Courdimanche : bois des Rayons (près du Montrouge),

- Condécourt : Le Haut-Rucourt.

Curieusement, il n’y avait pas d’entrée de carrières côté nord-est, à Boisemont, Jouy le Moutier (Ecancourt), Maurecourt, Andrésy.

Les entrées de galeries d’accès ont été, pour des raisons de sécurité, soit fermées par une porte métallique (la Bérangère), soit murées avec des parpaings (Port-Maron, Saint Nicaise), soit bouchées par un amas de terre (Pissefontaine, Menucourt, Courdimanche…)

Certaines ont disparu. Pour la même raison, on a bouché les puits d’aération. Plusieurs avaient été transformées en champignonnières ; celle d’Evecquemont (Zinetti)

est encore exploitée.

La couche de gypse est formée de plusieurs bancs, de haut en bas :

- Le « ciel » ou plafond, non exploité, formé par le « banc mou », le « gros dur » et le « petit dur »,

- La pierre tendre, comprenant le souchet (banc jaune et bousineux), le banc gris, le gros glingueux, le petit glingueux, la brioche, les trois pierres, le gros banc et la cale de sable.

- La pierre dure, comprenant le banc turc, le banc jaune, le troisième banc et le banc de fond.

- Au sol, non exploité : le sous-pieds et un banc marneux : le linois.

Cette terminologie, fruit de l’imagination fertile des carriers, a pu changer au cours des siècles. La pierre dure s’élève jusqu’au tiers de la hauteur exploitée, la pierre tendre les deux autres tiers.

Les techniques d’extraction du gypse

Pendant longtemps, l’extraction s’est faite de façon anarchique, les piliers n’étant pas alignés. Les galeries avaient alors environ 6 m de largeur et 6 m de hauteur. Les outils : vrilles, pics, marteaux, étaient manuels.

Dès le XVIIIe siècle, dans certaines carrières, le tracé devient régulier, les piliers sont alignés.

Après 1910, largeur et hauteur des galeries augmentent jusqu’à 7,50 m et le taux de défruitement passe de 65% à 75%.

Cependant les galeries (les carriers parlent de rues et de chantiers) gardent la même forme, rectangulaire dans la pierre dure, trapézoïdale dans la pierre tendre pour finir par un plafond de 2 m environ de largeur soutenu par les épaulements de pierre tendre. Ce plafond, formé d’une épaisseur de 1,50 m environ de gypse doit en effet résister à la pression des 60 à 80 m de recouvrement (marnes et sable).

De même, on conserve un sol de gypse de 50 cm d’épaisseur, formant une dalle plus

résistante que le sable qui est en-dessous.

L’extraction commence toujours par une fouille horizontale dans la pierre tendre. Elle se continue de haut en bas en gradins ou de bas en haut en sous-excavation (ou souscavage).

Jusqu’en 1910 environ, cette fouille est faite au marteau, dans le souchet, à 60 cm environ du plafond, par les soucheteurs, qui abattent ensuite le banc jaune de deux coups de mine, puis lèvent le bousineux de deux autres coups. Les trous de mine sont percés avec des vrilles de 2 à 3 m de longueur. On lève ensuite les trois bancs de pierre tendre : banc-gris, gros glingueux et petit glingueux, et enfin une autre équipe « lève » la pierre dure.

Pour chaque gradin, on commence par un tir au centre, assez bas, pour lever la partie centrale en forme de V, puis on tranche verticalement au marteau ce qui reste au centre du gradin. Un coup de mine de chaque côté permet ensuite d’abattre la plus grande partie de ce qui reste.

Les deux angles inférieurs qui subsistent sont détachés au pic de la paroi des piliers avant d’être levés par les deux derniers coups de mine.

Jusqu’en 1924 environ, l’explosif utilisé par le boutefeu est la poudre noire reliée à un cordon Bickford pour la pierre tendre et à un détonateur électrique au fulminate de mercure pour la pierre dure. Les wagonnets, tirés par des chevaux ou des mulets, sont chargés à la pelle, les blocs trop lourds étant cassés à la masse. Sur la voie principale menant à l’extérieur, on utilise des tracteurs électriques.

Au début du 20e siècle, les ouvriers qui travaillent 71 heures par semaine (11 heures X 6 + 5 heures le dimanche matin), sont payés à tâche : au mètre d’enfoncement pour la pierre tendre et au mètre cube de roche chargée pour la pierre dure. Un très bon ouvrier gagne ainsi 6 ou 7 francs par jour en 1904 (contre 3,85 F pour un ouvrier d’usine), mais il doit fournir l’éclairage (lampe à essence et plus tard, lampe à carbure), la poudre, les outils, et réparer ceux-ci. Un carrier qui, malgré ce salaire, voudrait quitter ce métier, ne le peut pas, les patrons des usines voisines s’étant engagés à ne pas embaucher de carriers…

Après les grèves de 1910 apparaissent les premières machines, les haveuses à percussion ou fouilleuses. La haveuse, sorte d’énorme tronçonneuse, fouille d’abord dans le souchet, à un mètre du plafond, sur 3 m de profondeur. Le reste du souchet est abattu au marteau et les autres bancs comme avant 1910. En 1912, on commence à utiliser une perceuse électrique, montée sur un charriot, pour percer la pierre dure. A la même date apparaissent les lampes à carbure (à acétylène).

Vers 1920, apparaît la technique d’abattage en sous-excavation (ou sous-cavage) : la haveuse fouille plus bas dans la pierre tendre qui est ensuite abattue de bas en haut jusqu’au plafond. On n’a plus ensuite qu’à lever la pierre dure, du haut vers le bas.

En 1924, la poudre noire est remplacée par l’oxygène liquide, plus puissant mais faisant plus de poussière. Les cartouches, faites d’un mélange de sciure de bois, de tourbe et de poudre d’aluminium, sont placées dans une cuve calorifugée, « le bénitier », dans laquelle on verse l’oxygène liquide.

Après la guerre de 1914-1918, les carriers ne travaillent plus que 60 heures par semaine (10 h X 6, le dimanche étant libéré). Les outils, l’explosif et les lampes sont d’autre part fournis par le patron. Pour remplacer les ouvriers tués ou revenus estropiés, on fait venir des Polonais et, à partir de 1922, des Italiens.

En 1945 au Port-Maron, les vrilles à main ou mèches sont remplacées par des perceuses électriques.

Trois ou quatre ans plus tard, les haveuses à percussion laissent place aux haveuses électriques. En 1950-51, apparaissent les chargeuses électriques (les « homards ») : les ouvriers n’ont plus qu’à casser les blocs trop gros et à les pousser entre les pattes des « homards ». Les nouvelles haveuses fouillent à la base de la pierre tendre : on extrait d’abord la pierre dure par levage puis on abat, en sous-cavage, la pierre tendre.

Peu à peu, certains postes de travail se sont spécialisés : perceurs, haveurs, aides haveurs, boutefeu, chargeurs, casseurs de blocs, conducteurs de locotracteurs, mécaniciens. Au Port-Maron, en 1955, il ne reste que 10 manœuvres sur 50 travailleurs, au fond. S’y ajoutent en surface : le directeur, le géomètre, l’ingénieur chef d’exploitation, 33 chauffeurs et personnels de bureaux et 14 ouvriers au port, en bord de Seine.

Les rendements, grâce à la mécanisation et malgré la diminution du temps de travail, ont considérablement augmenté : On abat en 1955 en 14 minutes ce qu’on abattait en 11 heures ½ en 1930 et en 220 heures en 1900. Une chargeuse charge 500 tonnes en 8 heures contre 20 tonnes par un ouvrier.

En 1954, les carriers du Port-Maron ont extrait et chargé 650.000 tonnes de gypse, soit 70 % de la production de la région parisienne et 67 % de la production française de gypse, et 2200 tonnes par jour ! En 1970, la production atteint un million de tonnes.

Le travail reste cependant très dur : port de lourdes charges (masses, bonbonnes d’oxygène liquide, pierres, pièces de machines), humidité, lumière diffuse, bruit, poussière cause de silicose…, et très dangereux : chutes de personnes et de pierres, explosions prématurées de charges, accidents de wagonnets…Les morts et les blessés sont nombreux. Pendant des siècles, les carriers ne portent, pour se protéger la tête, que leur casquette ou un bonnet de coton !

Exploitées au maximum, les carrières ont fermé les unes après les autres : Saint Nicaise en 1931, Menucourt en 1935 (le Haut-Rucourt beaucoup plus tôt), Chanteloup en 1958, le Port-Maron la dernière, en 1979, mais certaines ont été transformées en champignonnières : Duroselle à Triel, Pezzali et Vedovati à Menucourt, Zinetti à Evecquemont…qui fermeront pour la plupart à leur tour.

En 2010, les frères Zinetti restent les seuls champignonnistes.

Source : Conférence de Robert Bréant, du 10 avril 2010

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